Auteur

Laurent Bayer

Politologue de formation, Laurent Bayer travaille au service du compte rendu d’une des assemblées parlementaires dont la Belgique regorge. Il puise son inspiration dans son passe-temps de prédilection, « l’observation socio-anthropologique »… En savoir plus

a publié
chez Quadrature

Extrait

Un Parisien à Bruxelles

Montaigne recommandait la visite des pays étrangers « pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et pour frotter et limer nostre cervelle contre celle d’aultruy ». De là, l’adage selon lequel les voyages forment la jeunesse.
Des voyages, de grands voyages au loin, Fabrice pouvait dire qu’il en avait fait, alors que rien ne l’y prédéterminait, lui qui était né dans un petit village d’un Berry généralement qualifié de « profond », par référence, sans doute, aux sillons généreux tracés par des générations d’agriculteurs dont les champs constituaient l’unique ligne d’horizon. Par droit d’ainesse, il était voué à reprendre la ferme familiale mais l’instituteur avait très tôt décelé en lui des aptitudes qui devaient le destiner aux plus hautes études. Les parents finirent par céder et, son bac en poche, Fabrice partit à Paris suivre un cursus de sciences économiques appliquées.
Ce fut là son premier voyage car, hormis quelques excursions scolaires en terres tourangelles ou poitevines, il n’avait jamais quitté son village natal ; ce fut aussi le premier choc de sa vie. Un choc culturel d’abord, car il découvrait en tout de nouvelles manières de faire, qu’il s’agît de se déplacer, se loger, se vêtir ou s’alimenter, au point qu’il avait l’impression d’être un étranger dans son propre pays ; un choc existentiel ensuite, car après une période d’adaptation, lorsqu’il eut réglé les premières formalités et trouvé le chemin de la faculté, lorsqu’il eut appris à garder son aplomb dans un métro bondé sans se tenir aux mains courantes et à s’extraire de la station Châtelet – Les Halles par la bonne sortie, il sentit peu à peu se dessiner en lui un double changement, à commencer par son comportement. Lui qui était si affable au village, lui qui aimait se donner le temps de saluer les passants en leur souriant, de prendre de leurs nouvelles, il se surprenait à pester en son for intérieur contre les gens qui stationnaient à gauche sur les escalators, quand il ne les tançait pas ouvertement ni les bousculait, comme si la grande ville était venue à bout de sa patience. Il avait aussi acquis cette faculté d’ignorer superbement les passants qui l’arrêtaient dans la rue – c’était forcément pour lui faire signer une pétition ou lui demander le chemin, et donc lui faire perdre son temps. Fabrice était devenu impoli et râleur ; il exigeait plus souvent qu’à son tour de parler au directeur.