photo derleyn

Auteur

Zoé Derleyn

Zoé Derleyn est née à Bruxelles en 1973. Peintre de formation, l’écriture a toujours été présente, jusqu’à couvrir les pages de ses carnets de croquis. Le gout de la limace… En savoir plus

a publié
chez Quadrature

Extrait

Le camion

Elle est de dos, face à la fenêtre. Je ne vois pas ses bras, juste les lignes floues de son cardigan et de sa jupe marine en dessous, un halo de lumière qui la dessine et m’éblouit. Je me tiens derrière elle, debout moi aussi. Je ne bouge pas, je cligne des yeux en regardant son dos. Je suis habillée intégralement de rose : pantalon, chemise et ceinture de cuir roses. Rose bonbon. J’ai reçu cette tenue la veille et la porter me donne l’impression que je peux manger le monde.

Ma grand-mère se tait.

À ma gauche, il y a le grand lit en acajou, celui dans lequel je dors. Mon lit. Il ressemble à un bateau. Derrière moi, une énorme garde-robe en bois clair, étrangement remplie de bouts de tissu. Régulièrement, j’en ouvre la double porte, suis assaillie par l’odeur un peu sucrée de la naphtaline et tente de comprendre la destination de ces tissus qui ne sont ni nappes ni vêtements, comme des chutes, mais des chutes de quoi ? Personne ne coud dans cette maison. Je finis par refermer les portes ; il y a dans cette armoire une sorte de secret textile que je ne suis pas supposée chercher à percer. Dans le coin à droite, le petit lit, celui de ferraille, un lit pauvre, un déséquilibre dans la chambre. Qui étonnerait, ce déséquilibre, s’il n’était présent dans chaque pièce ; pas une qui ne contienne un de ces meubles misérables, bancals dès le départ, qui s’affaissent parmi les autres meubles – ceux qui vieillissent avec noblesse et dédain. Une autre forme de prétention, peut-être, celle de ne pas en avoir. Au mur, un poster. La photo d’un enfant blond, bouclé, avec un collier fait de grosses perles de bois. Longtemps j’ai cru, sans savoir pourquoi, qu’il s’agissait du portrait d’un de mes oncles, mais le jour où je l’ai fait savoir, on a ri : « C’est juste un enfant, m’a-t-on dit, personne, un enfant. »

D’habitude, ma grand-mère n’est pas silencieuse. Elle parle peu mais elle chantonne, sans arrêt. Je peux la suivre dans la maison à l’oreille. C’est comme une petite litanie qui l’accompagne partout. Parfois, elle m’attrape le bras et me demande de chanter avec elle : « Nous sommes deux petites amies… » D’autres fois, elle choisit un disque. Le tourne-disque se trouve à la cuisine, elle met le volume très fort, laisse la porte qui donne sur le jardin ouverte et Nana Mouskouri se déverse entre les rosiers jusque sous la glycine.

À droite encore, une fenêtre, la petite fenêtre. La grande se trouve devant moi, quadrillant la vue sur le jardin. Entre la grande fenêtre et ma grand-mère, un bureau, entre elle et moi, à peine un mètre et l’étendue de ma question. Je ne sais pas exactement à quel moment elle s’est détournée de moi. Combien de temps entre la question que j’ai posée, enjouée, dans l’ignorance totale, et celui où, sans qu’un mot ait été prononcé, elle s’est retournée ?