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Auteur

Monique Persoons

Monique Persoons vit à Arlon avec son mari et ses deux enfants, une famille où amour rime avec humour. En passionnée des mots, elle a choisi l’otorhinolaryngologie comme spécialité médicale… En savoir plus

a publié
chez Quadrature

Extrait

Résurgence

Un rayon de soleil a réussi à trouver un chemin entre deux lattes de volet mal fermé et vient me chatouiller le nez, me tirant d’un sommeil un peu lourd, de ceux qui vous assomment sur le matin après une nuit d’insomnie. Évidemment, c’est encore une fois Michel qui a mal descendu les volets. Pourquoi faire l’effort d’aller jusqu’au bout ? De même, pourquoi fermer le tube de dentifrice, remettre ses chaussettes à l’endroit avant de les jeter dans le bac à linge, visser à fond les couvercles des pots de confiture pour les replacer dans l’armoire, vider ses poches avant la lessive ou poser ses chaussures sur le porte-chaussures plutôt que par terre juste devant ? Ce n’est pas faute de l’avoir demandé régulièrement mais mon mari souffre d’une pathologie bien masculine : la surdité sélective égoïste.

Dans un geste réflexe mille fois répété, résidu archaïque de la tendresse des débuts, je tends mon bras sur la droite pour sentir la présence du coupable. Rien. Le lit vide et les draps froids trahissent son péché de gourmandise. Depuis qu’une nouvelle boulangerie s’est installée deux rues plus loin, la fréquence des croissants pur beurre a augmenté, suivie de près par l’aiguille du pèse-personne. Je paresserais bien un peu, mais j’ai beau humer : aucune odeur de café n’arrive jusqu’à moi. Il va falloir me bouger si je veux que la cruche soit pleine à son retour.

Le café a cuit et recuit et Michel n’est toujours pas rentré. C’est un homme taiseux à la maison mais bavard comme une pie dès qu’il est à l’extérieur. Il a dû rencontrer une vieille connaissance ou plus simplement draguer la boulangère. Il a toujours aimé éprouver son charme sur les commerçantes du quartier. J’ai passé l’âge d’être jalouse et c’est mon estomac bien plus que mon cœur qui s’impatiente. J’enfile rapidement un vieux jean, un sweat et je décide de partir à sa recherche. Le ciel est clair, l’heure de pointe est passée, le quartier est calme. Quelques fanatiques de la frotte sont déjà au seuil de leur porte, jetant sur le trottoir, sans égards pour mes sandalettes, l’eau sale qui a servi à laver le couloir. Je les envie un peu, moi qui dois me faire violence pour tenir la maison en ordre comme le souhaite Michel. Si ça ne tenait qu’à moi, ce serait ménage minimum et doux désordre. Ça va faire trente ans que je lutte contre mes penchants naturels pour offrir à mon exigeant époux une demeure un tant soit peu présentable. De là à me précipiter sur mon seau dès potron-minet, il y a un pas que je ne franchirai jamais, c’est certain. Les rues sont pratiquement désertes, aucune trace du gourmand. Il a des défauts mais ce n’est pas son genre de trainer ainsi sans prévenir. Il a dû oublier son portable à la maison, comme d’habitude. Et il parait que c’est moi qui suis distraite ? L’homme a cette faculté innée de voir chez la femme tous les défauts sans se rendre compte de ses propres lacunes. Et la jeune fille, empêtrée dans ses principes éducationnels au fil des générations, apprend à se taire et encaisse les reproches sans broncher. Je ne fais pas exception à cette règle tacite…