Auteur

Marie Vautier

Marie Vautier vit en région parisienne. Après avoir travaillé dans la presse et l’édition elle enseigne et anime des ateliers d’écriture pour enfants et adultes. De son enfance en Afrique… En savoir plus

a publié
chez Quadrature

Extrait

Un nouveau départ

Elle a vu de la lumière, comme dans ces contes qu’on lui lisait, enfant. Immobile dans les bourrasques de vent, elle reste un moment à regarder à l’intérieur des baies vitrées, tandis que la nuit se resserre autour d’elle. Depuis quand le soir est-il tombé ? Qu’est-ce qui se prépare en face ? La salle est brillamment éclairée. On a repoussé quelques étagères un peu plus loin, pour faire de la place. Des gens déplient des sièges. Debout sur une mince estrade, un homme aux cheveux bouclés installe une chaise et une table pliante, tapote un micro, parle.

Elle connait l’endroit. Rien à payer pour entrer. Pour le reste il faut une carte, qui doit être gratuite d’après ce qu’elle a compris. Elle ne l’a pas demandée. Parfois elle imagine qu’elle l’a, quelque part, dans son sac, comme ceux qui viennent là. Ou à la maison, sur la table de la cuisine, avec les autres papiers, courriers, factures auxquels il vaut mieux ne pas penser – ces enveloppes que Tom n’ouvre plus, ou alors les mâchoires serrées, avec dans les yeux une colère rentrée. À quoi ça lui servirait, de toute façon ? Au début, elle avait peur qu’on vienne la questionner. Mais les gens sont gentils. Souriants. Personne ne semble se douter. Ça l’a rassurée : ça ne se voit pas, Tom se trompe, quand il dit, dessinant de la main un bandeau invisible sur son front, C’est inscrit là, tu comprends pas ? Ajoutant : Ils te calculent pas. C’est pas notre monde. C’est des nantis. Depuis quelque temps, ce mot, nanti, à tout bout de champ, sa bouche qui se tord bizarrement en le prononçant.

Assénant : Ils en ont rien à foutre de toi. Qu’est-ce que tu fabriques là-bas ?

Ce qu’elle fabrique ? Il y a les jours d’ennui, ou d’anxiété. Ou les jours de rien. Voilà, c’est ça, de rien. Avant-hier, après avoir reçu la lettre de la banque, une de plus, elle est venue ici, elle est entrée. Dehors il faisait froid et sec, un froid coupant comme un couteau, avec un soleil éclatant. Elle s’est assise dans les fauteuils bleu roi de la section des magazines, dont tout un côté est une baie vitrée qui donne sur l’extérieur. Elle est restée un moment à regarder autour d’elle. Quel monde étrange. Rien de grave ne peut s’y produire. Aucune de ces déflagrations silencieuses qu’il lui semble vivre au quotidien – ce chemin étroit, bourré de chaussetrappes indécelables, où elle avance la gorge serrée, tendue – au supermarché, les prix à additionner dans la tête, tandis qu’elle serre au fond de sa poche un billet tout froissé ; les courriers des Assedic, les coups de fil de la banque. Ici rien de tout ça. Les gens parlent en chuchotant. Se déplacent silencieusement. La dame corpulente assise derrière un ordinateur, qui regarde les cartes et enregistre les livres, a fait les gros yeux à un enfant qui avait couru. Lana s’est laissé couler dans le silence, les pas mesurés, ce qu’on voyait derrière les vitres : le ciel d’un bleu pur, le soleil qui entrait à larges flots, inondait la place, les bancs, la pizzéria où un homme en gilet noir dressait les tables. Tout près d’elle, une femme a pris un livre sur une étagère, l’a feuilleté, posément. La couverture était blanche, avec un arbre dessiné dans le coin en bas. Les pensées de Lana dérivaient dans un engourdissement tiède. Elle avait chaud dans sa doudoune. Ça ressemblait à un rêve éveillé, où elle était cette femme-là, qui choisissait soigneusement des ouvrages, avec sur le visage une expression concentrée – comme si rien d’autre n’était plus important.