Debrocq

Auteur

Aliénor Debrocq

Née à Mons en 1983, Aliénor Debrocq vit aujourd’hui à Bruxelles. Historienne de l’art, elle travaille dans le milieu radiophonique et rédige des critiques de livres pour la revue Indications.… En savoir plus

a publié
chez Quadrature

Extrait

Confusément

Elle est allongée sur le lit, elle a mis ses bouchons pour pouvoir dormir. Elle sait que c’est maintenant, elle doit dormir maintenant, ensuite l’enfant s’éveillera de sa sieste et rien ne sera plus possible, aucun temps de répit, à nouveau ce sera l’heure du change et des fruits qu’on mixe et qu’on enfourne à la petite cuiller en chantant.

Les bouchons sont orange. Catégorie bruits forts, trente-cinq décibels. Orange, ça masque mieux le cérumen qui s’y colle. Trente-cinq décibels, insuffisant pour couvrir le bruit des voisins, suffisant pour entendre les crachotements du babyphone si l’enfant en venait à écourter sa sieste.

Elle est assise par terre, les fesses posées à la limite du tapis de jeu en mousse de polyuréthane compensé. À ses côtés, l’enfant babille, se frotte les joues, avance en rampant, se hissant à la force des bras. Du bout de l’ongle, elle gratte la mousse rose et mauve tout en surveillant l’enfant du coin de l’œil. Neuf mois. Neuf dedans, neuf dehors, une si courte éternité. Du bout de l’ongle, elle gratte la mousse, ça fait un petit bruit énervant, pour elle seule, si court et pourtant si dense, et comment donc était-ce avant, elle ne sait plus, comme si tout avait été effacé. Elle a lu quelque part que l’allaitement lie si bien la jeune mère à l’enfant qu’elle en perd une partie de ses facultés mentales. Rien d’autre ne compte davantage qu’assurer la survie du nourrisson, toute activité physiologique et cérébrale tend vers ce but ultime, les connexions neuronales habituelles sont presque effacées. Cela suffit-il à expliquer ce qui lui arrive ? Cet abrutissement de l’être, cette léthargie ? Et combien de temps faut-il pour en sortir ? Va-t-elle un beau jour revenir à elle, retrouver ses sens, renouer avec son esprit ? Ou bien s’est-elle condamnée à demeurer pour toujours dans ce bocal à l’eau trouble où la lumière ne semble pas parvenir à entrer ?

Dans la pièce voisine, posé sur la table de la salle à manger, il y a l’ordinateur, ronronnant, assoupi comme un chat dont on frotte l’encolure. Elle entend son chuintement, son appel, elle sait qu’il suffirait de l’effleurer pour que l’écran scintille et lui révèle la myriade de messages à traiter d’urgence, sans délai. Elle se voit effectuer les gestes familiers, se lever, aller jusqu’à la table, réveiller la bête, s’asseoir face à elle, coiffer ses lunettes et lire le premier message en attente. Elle se voit mais ne le fait pas. Elle demeure auprès de l’enfant, dont les gestes mal assurés lui ont permis de trouver de lui-même sa position assise pour la première fois. Elle le félicite, l’encourage, bat des mains, rit avec lui. Bravo mon chéri ma petite mon cœur mon ange. Elle en oublie l’écran, ses urgences, ses désidératas.