Auteur

Agnès Dumont

Après Demain, je franchis la frontière et J’ai fait mieux depuis (prix Georges Garnir 2011), Agnès Dumont nous livre son troisième recueil. Liège et sa banlieue lui servent à nouveau… En savoir plus

Extrait

Un petit coup de main

Je mourais toujours en premier. Quand on jouait dans le terrain vague, au bout de la rue. Cowboy ou Indien, peu importait : j’étais mort dès la première bagarre, bon pour suçoter un brin d’herbe à plat ventre tandis que les héros continuaient de s’affronter. Pourquoi ce souvenir a-t-il surgi au moment où la responsable tentait de nous expliquer les détails de l’enregistrement ?

Nous étions une dizaine, agglutinés dans la cale de cette péniche transformée en studio. Carine nous avait demandé un petit coup de main pour les chœurs mais elle n’était pas encore là, elle avait sans doute été retardée par l’orage, le même qui avait provoqué une panne de courant sur le bateau, nous contraignant à l’attente.

Pour nous accueillir, nous n’avions trouvé qu’une « responsable technique ». Une jeune femme à la poitrine plate et en survêtement qui, tout en guettant le retour de l’électricité, essayait de faire souper ses gosses dans un coin. C’était la petite dernière, surtout, qui lui posait problème. Elle gigotait sans arrêt et notre présence lui servait de prétexte pour quitter sa chaise à tout bout de champ :

– Vous venez chanter pour Carine ? a voulu savoir le jeune monstre.

– Oui, c’est pour elle, a répondu la mère à notre place, mange maintenant.

On sentait cette femme sur le point de craquer si la petite ne se décidait pas à enfourner au moins une cuillerée des pâtes qui refroidissaient. Elle avait un accent indéfinissable, anglais ai-je fini par trancher, mais mixé aux longues syllabes de la région. Il est vrai que la fameuse péniche sur laquelle nous nous trouvions était amarrée à deux pas du centre de Liège.

Les autres gosses mangeaient sans parler. Un gamin ébouriffé et une princesse maigrichonne, à moins que ce ne fût une fée, comme le suggéraient les deux ailes translucides qu’elle portait, arrimées dans le dos.

Le père, nous avait-on dit, s’affairait auprès du groupe électrogène. À tout hasard, j’ai souhaité bon appétit aux enfants tout en pestant intérieurement : dans quel guêpier Carine nous avait-elle fourrés, nom d’un chien ? J’avais faim, et tant qu’à faire, j’aurais bien bu une bière, mais de ce côté-là non plus, les choses ne semblaient pas près de bouger. Quand un type des chœurs avait posé la question en désignant le bar, au fond de la cale, la mère avait levé les yeux au ciel : qu’on attende son mari, elle-même devait gérer les gosses.

Quelques chaises trainaient le long de la coque et les filles du groupe se sont assises. Carine ne répondait pas au téléphone. Pourvu au moins qu’elle n’ait pas été victime de cet orage plutôt violent. Le type qui avait soif a dit que ça lui rappelait son voyage à Rio : la foudre était tombée à ses pieds, juste en dessous du Christ Rédempteur, il s’en était fallu d’un cheveu qu’il ne soit électrocuté. Les filles ont lancé des regards émerveillés au rescapé et j’ai jeté un œil par le hublot : un équipage d’aviron propulsait son embarcation avec des ahans de galériens juste sous notre nez. La pluie avait enfin cessé.

Au moment où la lumière est revenue, j’ai cru que les choses allaient s’arranger, mais l’espoir fut tué dans l’œuf quand le père s’est pointé dans la cale, pieds nus, et qu’il a soulevé le couvercle d’une des marmites. Avec une nonchalance, un flegme dont j’aurais aimé avoir la recette, il s’est servi une copieuse ration, s’est assis en nous tournant le dos et a commencé une lente mastication. Son catogan oscillait doucement, d’arrière en avant.